Les deux voitures à 160 km/h sont remplacées par trois hommes qui courent les uns derrière les autres à 9 km/h en moyenne.

Mista et Copperfield courent à 12 km/h, et Rivage à 3 km/h, d’où cette moyenne de 9 km/h sur l’ensemble des hommes en mouvement.

C’est une vraie prouesse de courir à 12 km/h dans un champ, qui nécessite une foulée irréprochable, une gestion du souffle précise et une sorte de sixième sens pour éviter les trous et les taupinières.

Rivage n’a aucune de ces trois qualités.

Mista quitte les champs pour disparaître dans un sous-bois.

Copperfield se retourne et voit Rivage loin derrière lui. Il regarde alternativement le sous-bois et Rivage, de plus en plus vite, comme s’il voulait que les deux se superposent.

Il doit faire un choix. S’il attend Rivage, il n’est pas sûr de pouvoir rattraper Mista. Mais en même temps, il ne sait pas à quel point Mista est dangereux, ni s’il aura besoin de l’aide de Rivage pour le maîtriser.

Copperfield lui dit : courage inspecteur, on va le rattraper.

Copperfield ment. L’écart se creuse et bientôt il sera trop tard. Copperfield éprouve une honte démoralisante à laquelle il essaie de ne pas trop penser pour ne pas se faire du mal.

Il pense plutôt à cette région de Myriad Pro. Il s’y promène parfois quand il a du temps libre.

Dans son carnet, en plus des notes pour le travail, il dessine des environnements bucoliques. La façon dont tout se mêle sur les mêmes pages en fait un objet curieux. En plus des bocages, il dessine des robots. Il lui arrive d’insérer ses robots dans les bocages pour créer des passerelles étranges entre son imaginaire et la réalité.

Il ne se revendique d’aucune école.

Ses robots ont toujours des pensées universalistes qui les rendent plus humains. La plupart du temps, ce sont des traductions personnelles de chansons des années 1990. Dans une bulle en forme de nuage, son robot pense : on est tous différents, mais on doit tous se soutenir les uns les autres.

Ce robot pense ce que Copperfield éprouve au fond de lui. Cette fois, il doit soutenir Rivage, parce qu’il n’aimerait pas que Rivage l’abandonne dans une situation critique.

La tête de Rivage est toute rouge. Il s’est arrêté, les mains sur les genoux. Il tousse très fort et crache des glaires. Copperfield lui dit : inspecteur, on va le perdre.

Rivage a enfin un éclair de lucidité. Il met sa fierté de côté et dit : OK, pars devant, je te rejoindrai.

Copperfield part en sprint et disparaît dans le sous-bois.

Rivage s’assoit par terre dans le champ. Il regarde la lisière du sous-bois qu’il n’atteindra jamais. Il pense à des filles qu’il aimait quand il était plus jeune et qui elles ne l’aimaient pas.

S’il savait dessiner, il pourrait se servir de robots mélancoliques pour donner une forme à sa douleur.

À la place, il attend.

Il regarde autour de lui.

Il dit : c’est sympa par ici.

Il voit au loin une silhouette qui marche à sa rencontre. Pendant un moment, il pense que c’est Mista qui a fait demi-tour ou qui s’est perdu. La chance de Rivage lui sourit souvent, mais pas cette fois. Quand la silhouette arrive à sa hauteur, elle devient un fermier avec une fourche dans la main droite et l’air pas très content. Le fermier dit : c’est un terrain privé, vous ne pouvez pas rester là.